Philippe Crab




Présentation

Reconstitution

Coucouville : désigne le paradis des chansons, les heureuses hyménées paroles/musiques. Sans originalité superflue, les anges, les intermédiaires, se matérialisent ici-bas sous forme de piafs, nobles et moins nobles, rapaces, passereaux, jusqu’aux gallinacées, sans omettre les monstres, griffon, valraven, société volatile dont les chants, drilles, sifflements et piaillements contiennent ou promettent toujours un peu de la spontanéité céleste.

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Vint un jour où nous fûmes déposés sans ménagement dessous le ciel de Coucouville. Au ras du bitume, dans les brumes monoxydées, vaincus par les particules... notre agentivité s’amenuisait. Naguère nos équilibres musico-langagiers (nos cancions) se bricolaient si vite qu’on pouvait de bonne foi s’en prétendre les maîtres et possesseurs. Nous signions sans y penser, le hasard allait si véloce et si prodigue qu’on le prenait pour une volonté singulière, la nôtre.

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Nous : Maître Mashuk, Jérôme Carnessi, Lorette Longsaga, Doktor Krolik, Esq. Paimpoil, et moi peut-être, un collectif de Philippe Crab, une ribambelle de compañeros, de totos ayant un rapport quelconque avec celui qui quelques décennies plus tôt s’était détaché, individualisé et personnifié dans le monde officiel, qui avait été authentifié par l’état civil un midi de mai 1978, à la mairie de Pau, juste avant la pause déjeuner, etc. : moi.

L’ordalie des tirages du/au sort : la vitesse. Une cancion pour être validée devait comme d’elle-même atteindre la célérité nécessaire à son décollage. Dégainer, jaillir, s’arracher au sol… Boulet de canon, parabole, elle filait scintiller un instant dans une coucouville, quelques badauds applaudissaient, puis elle disparaissait, puis l’on recommençait. Joie quand le projectile avait une silhouette impossible et montait crânement au mépris des lois de l’aérodynamique. RRR et Fructidor furent ainsi allumés, et Chansons Fraternelles, où notre collectif avec enthousiasme fraya avec la multitude Antoine Loyer.

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Or, désormais : au milieu des poussières du sol, des scories des circulations routières, nous ne progressions plus que par des rampements, glissades malhabiles et d’extrême lenteur, nous allions tel l’infime courant d’un ru menacé de dessiccation. “Du rut au ru” se moquait Lorette, la décollée. “La quarantaine” expertisait Krolik, le tortionnaire mental. “Retour de bâton” pornographiait Carnessi, notre vidéaste borgne. Mashuk et Paimpoil faisaient des boulettes au monoxyde de carbone avec leur salive et leur peluche et se les jetaient au museau. C’était critique. S’éloignait la perspective d’un opus.

Crab cherchait dans ses ténèbres une lueur de positivité ; dans la troupe il tenait le rôle du dégourdi, de l’esprit ingénieux, actif, pratique, c’est dire. Il hasarda : “ça ressemble au bardo, un bardodo pour barde”. “Dans quelles limbes tu nous as encore fourrés…” gravela Carnessi. “Orphée a perdu Eurydice - je répète - Orphée a perdu Eurydice” psalmodiait Lorette. Paimpoil et Mashuk se tiraient la bourre.

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Notre troupe en déréliction, notre troupeau sans berger, notre harde déconfite, errait dans une parodie de bois, un bosquet au cordeau destiné aux micro-promenades, en lisière de mégapole, à deux encablures de l’autoroute. Pourquoi, comment : vanités. Le lieu fut dit bois de v.

Au bdv, si les fredonnements venaient parfois, si la troupe arrivait encore à vocaliser, équipée d’une ou deux syllabes (tantôt ya, tantôt li), des mélodies qui filaient comme devant et clignotaient une micro-seconde au ciel, la part langagière faiblement vagissait. Le troupeau en tremblant ne chuchotait qu’un mot, auquel succédait une longue interruption de toutes les émissions, une semaine ou un mois nous restions sans parole. Le langage, qui prétendait porter à grande vitesse la signification, comme cheval son cavalier, comme les santiags ailées leur Hermès, le langage qui tantôt s'enorgueillissait de marier le beau au vrai, n’avait plus confiance en lui. Notre horde n’osait plus bredouiller, bégayer devenait impensable. Les mots, terrorisés, nous restaient dans la gorge, avec le chat né de nos stations hivernales au ras du sol.

Parfois nous étions brusquement déplacés par on ne sait qui, et on ne sait comment, vanités. En d’autres géographies plus champêtres, en des saisons plus printanières nous nous retrouvions soudain, les 5 ou les 6 instances selon que je me compte ou pas dans la troupe, et nous connaissions la même mésaventure. Ainsi, sur les modestes hauteurs de V., à proximité de S.J…., dans le département de l’Y., tandis que les oiseaux piaillaient dans les clématites volubiles, nous demeurâmes longtemps collés à l’humus, au plus bas, silencieux, la bouche vacante.

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Vacance en effet. Dans le bec du V. Le mot “vacance”, prononcé un jour ou l’autre par Paimpoil, nous plut.” Le fin fond de l’étiage, voilà où nous en sommes, peu importent les lieux”, avait soufflé Lorette. “On est devenus lents, on est devenus de l’attente”, susurra Carnessi. “On est la flèche de Zénon” paradoxa Krolick en faisant un clin d'œil à Mashuk. Au cœur de l’intervalle, nous étions : dans le pur passage, l’entre-deux. Juste avant les mots, juste avant les cristallisations chansonnières ; là où tout se décide, où tout va se décider, et sans qu’on n'y puisse rien. Plus aucune prise sur le rythme. Dessaisis ! Et peut-être ressaisis, un jour, si Paraclet veut. “C’est ceci qu’on va chanter”, décida le Mashuk. Pour la forme, j'acquiesçai. Lors le troupeau s’organisa ; notre fine équipe accepta d’éprouver l’extensivité de l’attente, d’évoquer ses béatitudes difficiles à dire, la respiration de la patience et de l’impatience. Les deux peluches cessèrent leurs gesticulations. Le collectif se mit à chanter, pas à pas, mot à mot, note à note, cette épopée minuscule, microcosmique, qui devait le mener, à travers l’immense intervalle entre le silence et l’opus, jusqu’aux abords de Coucouville.

Nous nous sommes transformés en barrage, ou en digue, et côte à côte, peluche à peluche, tous les cinq ou les six, nous avons gardé par devers nous des marées d’impétuosité. Peut-être n’avons-nous fait que retarder la précipitation. “Reculer pour mieux saillir” égrillait Carnessi. Pourtant c’était un doux moment. Sous nos yeux bien des choses sont advenues à des allures insensées, mais nous avons maintenu l’esprit, le sensorium, la sensibilité ailleurs. Cinq ans ont passé, ou six. On s’attendrait peut-être à des chansons ralenties, à de sereines éternités, de rares vibrations sur le tambour de l’infini. Et même : on s’attendrait peut-être à ne jamais rien entendre, tant le bardo est élastique, tant il semble qu’on puisse s’y enfoncer sans fin. “Ulysse happé juste avant le chant des sirènes, emprisonné dans l’avant-chant, digéré par le pur tropisme”. C’est Krolick qui docte.

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Mais Mashuk et Paimpoil sont incorrigibles, cinq ans sans grimacer, c’est trop d’équanimité pour mes doudous hirsutes. L’autre jour ils se sont remis à faire les pîtres, à chatouiller Jérôme, à chahuter Lorette, à pincer le bon Doktor, à entonner les multi-mélodies qui s’étaient fagotées et faragotées au fil du temps, et le barrage a fini par céder : en 45 minutes nous avons chanté vivement ce que furent nos lentes années vers Coucouville.

Nous avons été rejoints par deux enfants en fuite, deux enfances lancées à toute allure vers l’adolescence et ce qui s’ensuivra, des cavales de trompettes, de clarinettes, des chants innombrables qui furent captés par les micros. Et épaulés par un grand ami, un ami salutaire pour la mise en forme de ces bousculades, de ces ruades, de ces cavalcades de la lenteur.

Ainsi est né Coucouville, et pour l’heure, mon aventure dans la chanson n’est pas allée plus loin.

le collectif Philippe Crab



BIBLIOGRAPHIE ET Discographie


Philippe Crab Coucouville
26 avril 2024 | CD | NUMÉRIQUE

Il s’agit d’un album à trois faces : la face médiane (face B), le long chant “bois de v”, départage deux quintettes de chansons (faces A et C) qui communiquent à distance, la 1 parlant à la 11, la 2 à la 10, et ainsi de suite jusqu’au maelstrom central. Dans ce bardo en miniature, Crab, accompagné de ses deux enfants et d’un grand ami, conte le passage ou l’intervalle entre le rien et la chanson. L’imminence d’un ramage houle l’Océan vacant du silence. Cependant de multiples mélodies surgissent et s’entremêlent à chaque instant dans une harmonie lianescente de guitares, trompettes, clarinettes, basses et percussions, une selve vibrante s’élance en musique vers les nuées de Coucouville, l’heureuse contrée des oiseaux chantants.
 

Jean-Daniel Botta & Philippe Crab
En pays d'Aase
21 mars 2022 | LIVRE

En chapeau-tandem Botta et Crab rôdent aux avant-postes d'Aase. Lieu liminaire, voué au nouveau départ, Aase n'est pas dépeuplé : Miggen, Brîlûk, Mijn, Supérette, Hermès aux santiags ailées ou la jument Photomaton y forment des hordes d'incurables. En pays d'Aase est fait de passages de relais comme on remet une meute en main propre.

Editions Louise Bottu



Philippe Crab & Antoine Loyer
Chansons 'Fraternelles
5 mai 2017 | CD | CASSETTE | NUMÉRIQUE

‘Fraternelles’ vous engage deux bonhommes de front dans un même terrier. Dans les mêmes boyaux de la même mine. Dans le même MINIER, et gaffe aux fuites. En vérité ce sont les chansons qui sont fraternelles. Elles se font des accolades, elles s’accolent, dans les mots les musiques et ce qui traîne entre les deux, les paroles et les aboiements, elles jappent, se reniflent « fondamentalement », se bataillent à l’occasion. Du terril au chenil : ce disque est un orphelinat pour chiens issus d'une débauche appelée Nature.
 
Philippe Crab
Fructidor
26 août 2016 | CD | NUMÉRIQUE

"Sa chanson est à peu près impossible à décrire, mais on s'habitue très vite à son excentricité. Parce qu'avant d'être étrange, elle est joyeuse et joueuse, jaillissante, audacieuse, généreuse, inventive, libre, finalement plus lumineuse qu'absconse." LES INROCKS

"Une musique aussi savante que libérée, coulant la virtuosité de Frank Zappa, John Fahey ou Robert Wyatt à la spontanéité brûlante de Captain Beefheart ou Mayo Thompson, l’inquiétante étrangeté des Residents, les bidouillages électroniques de Sufjan Stevens… Un album de rêve" THE DRONE


Philippe Crab
Ridyller rasitorier rasibus
31 août 2015 | CD | NUMÉRIQUE

"Se scrute dans les chansons de Crab ce qui remue et grommelle. Tortueux, le chemin fait office de savoureux périple et invite tout autant à la flânerie qu'à la découverte de saisissants impromptus. Souvent, le musicien opte pour une sorte d'épuisement, de ressassement, privilégie les motifs répétitifs, se joue de la durée. Chaque composition, jusque dans ses dérives instrumentales plus ou moins contrôlées, est question d'agencements à arbitrer, d'espaces à cerner, d'architectures à envisager."
LE SON DU GRISLI
 
Philippe Crab
Necora Puber
7 juin 2014 | CD | NUMÉRIQUE

"On séjourne dans la musique de Philippe Crab comme on s'abandonne dans la nature, attentif au moindre bruit qui sourd. Chaque chanson se présente comme un instantané, une succession de moments suspendus et authentiques." L'OREILLE ABSOLUE

"Entre déconstruction et haiku, entre virevoltage enthousiaste et contemplation immobile des lieux que l'on traverse, tout est fragile ici" A DECOUVRIR ABSOLUMENT

Le Saule / Les Disques Persévérance



Philippe Crab
Bestiaire
7 novembre 2011 | CD | NUMÉRIQUE
"Un album magnifique" Aude Lavigne FRANCE CULTURE

"Bestiaire, troublant album de Philippe Crab" Bertrand Dicale FRANCE INFO

"Textes très littéraires et orchestrations somptueuses et millimétrées, Philippe Crab revient avec un "Bestiaire" sacrément soigné." POPNEWS
 
Philippe Crab
La Chambre
1er juin 2008 | NUMÉRIQUE
"L'angle choisi - le décalage poétique plutôt qu'un naturalisme sordide - autorise Crab à ne pas hurler ses intentions et surprendre à chaque chanson." PINKUSHION

"Pour les aventureux de la rime tourmentée, qui apprécient les chemins sinueux d'une musique libre et farouche." THE FRENCH TOUCH


Philippe Crab
L'autre soir
18 janvier 2006 | NUMÉRIQUE
"Un pur joyau musical, une empreinte indélébile." THE FRENCH TOUCH

"Crab invente la chanson ambulatoire : ses onze morceaux arrangés minutieusement aux limites de la chanson, du rock et du jazz nous promènent d'une rive à l'autre. Mais les paroles ne sont pas en reste, délivrées en flot continu, nous fouettant le visage comme des embruns." POPNEWS



Vidéos

Philippe Crab Focalisateur extrait de l'album "Coucouville"
 

Philippe Crab
6 extraits de l'album “Fructidor”



Philippe Crab
6 extraits de l'album “ridyller rasitorier rasibus”
 

Philippe Crab session Le Cargo ! 3 extraits de l'album “Necora Puber”



Philippe Crab
Don Quichotte et les éoliennes
extrait de l'album "Bestiaire"
images extraites de "Don Quichotte" de Luis Buñuel



Interviews


Label Le Saule · "Chansons 'Fraternelles" de Philippe Crab & Antoine Loyer dans Panikabaret


Label Le Saule · Philippe Crab "L'Actualité Musicale" 8 septembre 2016


Label Le Saule · Philippe Crab "La Vignette" 22 mars 2016



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