
« Auparavant les tableaux s’acheminaient vers leur fin, par progression. Un tableau était une somme d’additions, chez moi, un tableau est une somme de destructions. »
La phrase est de Picasso, génie matière des géométries post-figuratives, et à la regarder on songe que dans ce siècle des révolutions cubistes en lien avec celles des sciences et des techniques révélant aux hommes de nouvelles visions de l’espace et du mouvement, Antoine Loyer aurait pu être ce jeune peintre sonore refusant les trouvailles successives, déstructurant en même temps qu’il la révèle la matière chanson.
Certains titres d’ailleurs de ses petits formats pourraient aussi bien être ceux-là des toiles des modernes. Mais point de préméditation pour ceux-ci, A.L. donne à ses objets le nom qui leur appartient, et ce nom n’est pas une illustration de ce qu’ils contiennent de prose interrompue, fragmentée, élémentaire, rigoureuse, sans but poétique, un exercice spirituel sans complaisance, et si la fonction du langage est d’exprimer le rapport des choses, A.L. met un scrupule religieux à dire la chose et non pas l’idée de la chose avec un certain goût tantôt pour l’incohérence, en ce qu’elle délie l’enchainement, du dada en somme à contre-mort, apparitions, épiphanies drôlatiques.
Hors la métrique, hors la rime, A.L. bouleverse les formes, les structures, se passe le plus souvent des répétitions, se manifeste dans un patois à énigmes, recréé une ponctuation ordonnée d’étoiles, d’espaces, de croix, de tirets, parenthèses, apostrophes qui prennent valeur de mots et identité visuelle, il traduit de français à français.
Mais ce qui surprend entre les lignes de ces provocations linguistiques qui n’ont d’insolence que leur loyauté, c’est la tendresse bégayée, l’intense épure et la précise jeunesse, amoureux et noble aplomb sans apitoiement, comme au delà d’une vie assimilée, déjà longue, redistribuée, neuve.
Il faut dire que Poussée anglaise n’est pas le disque d’un moment ni d’un seul lieu.
Il commence en mai 2007 au studio de Ménilmontant sous la production de Laurent David, quatre titres figurent ici de cette période ( Le cheval, A un crâne qui n’avait plus sa mâchoire inférieure, Dans la vieille maison, Le saule ) et s’achève en décembre 2010 à Belleville au studio de son ami Borja Flames.
Dans cet entre-temps il ressuscite une guitare à quatre cordes du débarras d’une vieille maison poitevine et enregistre « ‘ ✳ du moins… » (ou Gen Paul ou Sexe de Femme). Ou bien, naissent aussi simplement, des créatures nues et immédiates, comme cette Sans titre – bicorne, jaillit d’une seule fois de la guitare prodige sans pedigree, accordée-désaccordée, élastique présence des corps, encore des matières dans la chambre de Montparnasse où les murs ont des yeux de masques africains. C’est aussi là qu’il enregistre au dictaphone un traditionnel de ses amis du Rajasthan avec qui il habite, dholak et harmonium pour infanterie auquel il ajoute par la suite son chant :
européen, c’est × même l’acte
ou du moins, le moins
ent / prop’ vague d’ensemble
fragments énigmatiques, sorte de non-message qui dit sans dire, sursaut ou refus anti-didactique de la conscience, chant micro-organisme par delà les cultures, par delà le genre.
Sur Rouge-gorge il invite la voix d’Armelle Pioline dans la phrase de sa guitare, musique, mots sont mêmes cellules d’un corps large d’un pareil mouvement.
Moins horizontaux cette fois qu’ascensions gravis de son harmonium: Chanson pour Mélanie, «Au poèt’ du bonheur…», Bonjour qui clôt l’album.
Il procède à nouveau par collages, récupère de ses archives les instrumentaux de ses amis indiens: flûtes, guimbardes et tablas pour Rodin et distribution de récompenses, et dans le laboratoire de Flames vient greffer sa voix de Gabriel bisexe.
De cette réunion des lieux et des époques naît un tout véritable, l’inexplicable grâce dans le jeu des contrastes, notamment dans la production du son, mais ces anomalies et contraintes ne semblent pas déplaire et de fait si bien s’accorder au rythme cardiaque de cet Antoine Loyer dans le nerf d’un cheval.
Il est sûr qu’il n’y a là rien d’usuel pour un premier palet ( O ) mais le jeune peintre sonore qui arrive -enfin!- cent ans après la révolution cubiste et bien dans le mouvement de l’époque, galvaudophobe comme Raymond Roussel, oblique, courbe, détraque et module les visions courantes des usages de la nature.
le disque d’Antoine Loyer Poussée anglaise paraîtra le 16 juin 2011 ( Le Saule / Les Disques Bien )
Léonore Boulanger

