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Alles ist Erlaubt* (Façons du Square) (10 February 2013)

PDF / improvisation vert et rouge à la salle de bain sur poésie de W. Kandinsky Im Wald/Dans la forêt

Kandinsky

W. Kandinsky, Apfelbaum, gravure sur bois de Klänge 1912

Un jour de 2010, le disque Les pointes et les détours venait de paraitre, nous avons interrogé la poésie germanophone à la bibliothèque du quartier. Nous voulions chanter l’allemand, nous avions rendez-vous là-bas au printemps pour plusieurs concerts à travers le pays. C’est alors que nous avons ouvert le livre des sonorités: Klänge. Vert et rouge dominaient la couverture et le cavalier de la couverture. La vie énigmatique qui s’y trouva, n’était rien moins que traduite par Wassily Kandinsky, dans un univers non fixé où les couleurs semblent plus vivantes que les êtres**; où les mots et les images entrent en résonance à l’instar des sons et des couleurs. Le livre de poèmes une rareté bibliophilique — ici une réédition bilingue allemand/français — était paru dans sa version originale accompagné de gravures sur bois et tiré à 300 exemplaires, à Munich en 1912 au commencement d’un siècle de révolutions. Je n’imaginais pas alors aujourd’hui, c’est à dire cent ans plus tard, l’influence que cette découverte allait avoir sur ma vue et sur mon expression.
Il s’est passé à ce moment, quelque chose d’excessivement simple, car soudain là fut la chanson: une statuette primitive, droite, une voix d’enfant la chanson s’appelait chanson. Lied.
Lied en voyage et de retour à Paris s’installa définitivement.

Bientôt j’allais vouloir quitter l’impressionnisme du disque précédent, rompre avec les métaphores, les rimes, les passions, le somnambulisme, l’interprétation.
J’allais bientôt m’avancer dans des espaces d’écriture plus resserrés, plus secs, plus « nordiques ».
Jean-Daniel quant à lui poursuivait ses recherches des différentes formes musicales de la chanson dans l’échappée des cadences harmoniques, de la mesure, questionnant les rythmes et les modes.
Nos nourritures sonores sont volontiers extra-européennes: les enregistrements « field recording » collectés par les ethnomusicologues dans les villages d’Afrique, chez les pygmées, les buschmen ou encore les musiques savantes d’Iran ou d’Azerbaïdjan, furent autant d’assauts et de réconforts spirituels qui modifèrent notre goût et notre acuité auditive. Polyphonies, chants responsoriaux, voix nues, tournes inarrêtables: l’espace et les présences y sont restitués dans toute la pureté de l’action.

Une chose est arrivée. Trois jours durant j’observais un banal rituel. Je me rendais dans un square de mon quartier emportant avec moi le mystérieux Klänge. Chaque fois recommençant ma lecture il y avait toujours à re-voir, comme si quelque chose vous échappait toujours de ces compositions scéniques. Le décor le mien était toujours le même. Toujours assise sur le même banc la même agitation du monde faisant face à mon immobilité. Entre les pages de mon livre je me laissais distraire, et soudainement le troisième jour, et peut-on dire si la chose était rapide ou excessivement lente, le troisième jour coup sur coup deux scènes, des micro-instantanés, interstices de l’action, frappèrent ma vue et excitèrent mon sentiment de la durée et du mouvement. J’écrivais sans ratures les Square Ouh la la et Square suite qui allaient donner les clefs d’une écriture neuve tendue vers le réel, insistant à ce point qu’il en devienne étrange, ce que je ne soupçonnas pas à ce moment très précis. C’était en quelque sorte un contre-prodige, un excès de la normalité et je laisserais bientôt se fabriquer devant moi d’autres scènes de réalité profonde égarée dans le présent, empêchée, « buggée », recommencée, où la prise de parole est elle même quelque fois comme interrompue, le langage impuissant à désigner ou précédé de ces bégaiements, ses dislocations, ses mastications intérieures et ses mises en bouche, les sonorités qui lui préexistent avant de nous faire entendre le mot qui nous fait voir.

Assez rapidement des éléments de vocabulaire se firent l’écho d’un texte à l’autre et un sentiment de continuité éclaira d’un jour nouveau ma conception de l’écriture du futur Square Ouh la la. En effet je commençais à nourrir le fantasme d’un disque que nous irions enregistrer, en connaissant la trame, les petits chapitres, et une idée de la composition moderne telle que Cézanne fut le premier à la formuler où chaque partie est aussi importante que le tout.
Plus tard nous tomberons sur la photographie de Sergey Chilikov, nous trouverons dans ces régions russes le double de l’une des gravures sur bois illustrant Klänge. Mais plus encore, de cette image du réel plein de couleurs et de personnes, d’une scène où l’histoire « ici et maintenant » retient son dénouement, nous sera révélé la pochette de l’album.

Alors au mois de décembre 2011 quand toutes les pièces furent assemblées et que noël arriva, nous partîmes enregistrer tous les quatre musiciens: Alexandre Saada pianiste détourné, (il en vint à jouer une dizaine d’autres instruments: vibraphonette, harmonium, kalimba, santûr iranien…) Laurent Sériès qui joua les peaux, ( la batterie, le târ, le dayéré, la derbouka…) Jean-Daniel Botta qui joua les cordes (la guitare préparée, désaccordée, le n’gonni, le bouzouki,…) et moi même pour jouer la voix, pas plus ni pas moins qu’un autre instrument.

Il nous fallait trouver le lieu pour faire exister tous ceux-là des chansons, dans ces formes fragmentées qui en dessinaient une plus longue. Il apparut qu’il faudrait trouver la matière et le climat dans un certain assèchement du son. Aussi nous décidâmes de suivre l’histoire mise en mouvement deux ans plus tôt par la découverte du Lied de Kandinsky, et de partir à Hambourg enregistrer sur bandes magnétiques dans les hauteurs, les grands volumes de Clouds Hill Recording, emmenant avec nous notre ethno-ingé-son, tutélaire Jean-Paul Gonnod.

Quatre jours dans la même pièce pour des prises lives, où la contrainte fabuleuse de se trouver sur l’instant révèle l’idée des chansons elles-mêmes.
Quatre jours à creuser le son à chaque morceau, chaque fois chercher, bouger les espaces, trouver la place de chacun, jouer à notre insu tandis que tourne le vieux Studer, aller sur le nerf, dans la danse après l’épuisement où tout recommence, où surgissent on ne sait quelles voix qui nous ont précédées.
Un des miracles du Square se produisit le troisième jour. Une dizaine de jeunes personnes de Hambourg, (« le choeur des couleurs » selon l’expression de Kandinsky), vinrent enregistrer avec nous Une Peinture et cela était tout à fait improvisé, et cela était beau. En deux heures de temps ils apprirent les quelques mots en français de ce chant synesthésique, et dans un cercle dialoguant, toutes se croisèrent nos voix. « Alles ist erlaubt ».

Léonore Boulanger

* « Alles ist erlaubt, comme se serait exclamé Kandinsky en découvrant qu’on pouvait sortir du régime de la figure, tout est permis, ce qui revient à dire toutes les lois sont actives, toutes : ensemble et séparément ». Jean-Christophe Bailly , « La forme animale », Le Portique
** Jean-Christophe Bailly- préface pour Klänge- collection « Détroits »- Christian Bourgois éditeur, Paris 1987




IL EST 6H45 (23 January 2013)

Le 17 janv. 2013 à 06:53, philippe.crab a écrit :

et me voilà soudain pris d’une envie irrépressible de t’écrire ; certes c’est parce que ton souvenir en moi réveille quantités d’ondes positives tandis que je regarde vaguement mon reflet hagard dans ma tasse de café luisant, je ne croyais pas que c’était possible, mais si, et j’ai une bien sale gueule au petit matin ; c’est aussi, plus prosaïquement, pour convenir d’un rendez-vous la semaine prochaine, pour jouer du bouzouki et autre tympanon, il est temps de fixer les dates, et voilà donc quelques propositions : pourrais-tu, voudrais-tu, Lundi, ou Mardi, ou Mercredi, ou Jeudi prochains, l’après-midi à chaque fois, et si possible assez tôt (c’est-à-dire dès 14h, voire une minuscule demi-heure avant – bien entendu je viendrais chez toi à moins que you would prefer not to, of course) ?

dans l’attente d’une réponse de votre part, je vous prie d’imprégner, messire, votre distinguée éponge de liquide vaisselle

signé : toujours moi.

Le 1/20/2013 16:45, Botta jean-daniel a écrit :

Cher tu,

Pardonnes ce retard, cette réponse qui, vacante, (entorse à la promptitude), peut être à bon droit considérée comme une forme d’impéritie dans le commerce et les us, un affront au sensorium de qui se fait une haute idée de l’amitié. Mais ce retard n’est pas congruent à quelques rogatons de tempérament méditerranéen dont je subirais les derniers reflux, et qui sont trop connus pour être le substrat d’un caractère aboulique, sans contredit: propension à surseoir, bagou élusif et dilatoire. Non il ne s’agit là que d’un voyage à Bad kissingen,  d’un vaillant petit bassiste qui gagne son pain dans les Germanies, et le retour fut long hier, tant congères et autres impédiments firent obstacles à notre trajet. Mais me voici bel et bien ici et la semaine prochaine t’est dédiée; disons mardi— Ô mon prééminent ami !!! et ce sera avec une joie sans commune mesure que je te recevrais ce mardi afin que nous travaillions ces chansons qui sont les vôtres et auxquelles je voue une admiration sans pareille et que seule une forme de pudicité certes un peu désuète dissuade de me voir clamer aux quatre vents quelles sont l’acmé harmonique de leur domaine, assertion que je pourrais étayer, soutenir, face aux assemblées les plus rétives … au misonéisme ambiant, et autres contempteurs de tout poils …

jd

Le 20 janv. 2013 à 18:56, philippe.crab a écrit :

Est-ce que je pardonne ? Mais pardonner quoi, à qui ?

Grande question, tant la colère a grandi et s’est accumulée en moi depuis mes primes années, jusqu’à former ces funestes concrétions noirâtres qui perturbent dangereusement ma circulation (on croirait le périph), ce que j’appelle mon sang noir, mais tu parles, c’est pas du sang, cet amalgame, c’est du fiel solidifié, de la bile en glaçon… Pardonnerai-je un jour à cette foutue espèce humaine, moi qui n’aspirais qu’au bonheur du polype, l’hébétude de la carpe, l’ovalité de l’oeuf ? Et autres éructations, je pourrais remplir bien des pages jusqu’à l’embolie pulmonaire.

Me faisant violence, je tourne la page, et poursuis d’un ton plus doux.

Entre autres mérites, ton mail (appelons un chat un chat) aura eu celui de me faire prendre (rageusement, m’emmerde avec son beau langage) le dictionnaire, car j’avoue en effet qu’impédiment, aboulique et autres misonéismes m’effrayèrent un instant (me charmant dans le même temps, comme une nouvelle couleur, cela va sans dire, car tout ici est dans le non-dit, le non dit qu’on dit, mais dans les parenthèses – j’avoue que je commence à me perdre moi-même dans ces savantes circonvolutions, après tout mon père est militaire, pas astrophysicien, ni poète – bref ton gentil message a PRESQUE rattrapé trois jours de silence, certes il semble que tu n’y pouvais rien, et alors ?).

Fermons toutes les parenthèses, ouvrons tous les guillemets, et jetons-nous à l’eau : « Mardi, fantastique ! » 14h ? code ?

Vous aimant tout de même, je vous serre la paluche, tapote Léonore au plus près de l’os iliaque, et c’est à peu près tout…

F

Le 1/21/2013 15:47, Botta jean-daniel a écrit :

Ce sera demain 14h — ouverture B 975, considérons l’hiver avéré, soit: t’équiper comme il convient dans ces givres et souffles glaçants; il fut un temps, un temps d’avant les hipsters, les geeks où le tapabor eut été des plus approprié, mais les modes changent nonobstant nous n’assistons toujours pas au retour du tapabor, pourtant si je puis m’exprimer par apophtegme je dirai que: « Si froid légifère, tapabor règne sur la vêture ». Aussi subséquemment au pianotage du code, il te faudra pousser la porte en prenant garde de bien enjamber une petite flaque sise juste devant, sorte de paillasson aquatique dont l’utilité m’échappe encore, mais qui, si l’on est un temps soit peu distrait, aura pour seuls effets d’humidifier la voûte plantaire et selon les précipitations du jour mouiller jusqu’à l’empeigne de tes Doc Martens …

je t’attends

Jiji Dadule

Le 21 janv. 2013 à 16:08, philippe.crab a écrit :

Comment tu as pu deviner que je mettrais mes doc martens demain, cela dépasse mon entendement et je renonce à comprendre, encore un don développé en passant au modal, j’en suis sûr. Tapabor n’ai pas, mais Chapka Monoprix oui ; mais, hautement sensible au ridicule, sachant en outre, que tout faux-pas peut m’être fatal (jusques et y compris le pas dans la flaque, petite flaque pour toi, mais pour moi profond lac, merci donc pour le tuyau si j’ose dire), je viendrai nu tête, sans préjugé, tambour, ni trompette. Mais avec ma guitare, ma bite et mon couteau (rayez la/les mention(s) inutile(s))

A demain,

Fifi la crapule

Le 1/21/2013 19:35, Botta jean-daniel a écrit :

Se peut-il que le passage au modal soit concomitant avec cette divination, ou que le dit passage m’octroya telle prérogative ?

Je n’ose imaginer quelles dispositions et facultés inouïes, tes lieders doivent  dispenser, si toutefois nous ne nous égarons là en de joyeux paralogismes.

Quant au ridicule de l’habitus soit rassuré, il sera dans ces froids hyperboréens rien moins qu’inaperçu, tant la gente se presse en ses pénates, — en outre il ne m’a jamais été permis de constater chez toi, aucunes erreurs concernant le choix des lainages, la coupe d’un veston, qui eussent pu durablement s’installer en ma mémoire, et de fait altérer la haute idée que je me fais de ton apparence, savoir: un être raffiné dont la prestance est consubstantielle à un intellect en tout point remarquable.




Par la bouche de Butor… (16 June 2011)

lettre à Camille Couteau en expédition au Pérou depuis bientôt demain quatre semaines

Mon prince Camille,

 

dans cette nuit entre deux maisons, parmi l’écume qui se répand sous la lessive claquante: bretelles, maillots, soutiens-gorge, bas, combinaisons, dentelles, broderies, jupons, reprises, corsages, serviettes, accrocs, effilochures, torchons, draps, mouchoirs, châles, un jeune mille-pattes part à la recherche de sa famille, un lézard rejoint son trou, un rat sort son museau, une couleuvre se déroule, une araignée tisse sa toile, un chat tente de dissimuler son sourire par un interminable nettoyage de moustaches, un moustique se gargarise, plusieurs chenilles se sont lancées dans une grande conversation d’odeurs en tissant leurs cocons.

Fermées l’épicerie, la banque, la pâtisserie, l’école secondaire, la quincaillerie, la station essence.

Quelques lumières d’un restaurant de l’autre côté des grillages, quelques phares d’automobiles et leurs menus reflets dans les gouttes qui retombent des jets d’eau pour arroser les maigres pelouses de ce quartier.

 

Bien imprudent l’usurpateur qui vient d’ouvrir à ton regard transatlantique la porte de cette chambre forte, car il me suffit de détailler les trésors que tu m’exposes, joyaux de ta couronne, pour t’établir comme seul héritier légitime. Que saurait-il en faire, vraiment? Il ignore que dans cette troisième double page froissée du journal d’avant-hier, ce qui lui semble n’être que le bulletin météorologique décrit avec une grande précision, pourvu qu’on ne lise qu’une lettre sur trois, le chemin qui mène d’ici jusqu’à l’entrée si soigneusement tenue secrète de ces cavernes éclairées par une lampe curieusement semblable à celle que vit en songe  Poliphile, où se sont réfugiés, depuis bien des siècles, les habitants de Chaco canyon, fumant les pipes d’immortalité.

Quant à la vis, au peigne, au crin de cheval, aux rognures d’ongles, à la plume de loriot, à l’allumette éteinte, au noyau de pêche, à la carcasse de dinde, et aux cinq centimètres de ruban de rayonne mauve, qu’il s’essaie donc, s’il le désire, à en découvrir les vertus…

Ton interprète.




Variations sur le style baroudeur (15 June 2011)

J’ai bien connu Jean-Daniel Botta avant qu’il ne soit vierge, il cherchait indéfiniment, par tant de monts mais autant de merveilles, le titre de son prochain album parmi d’innombrables variations sur le style baroudeur :

La vierge de Meudon
Perruques-Collection
Sous quels édredons?
Courage d’autruche
Huiles et gouaches
Vers dix sept façons
La gouaille mathématique
Valves et vulves
Bleus révolvers
Pastilles pour la toux
Don et contre-don
Doux, dur et dingue
Vagues nuptiales
Glandes métriques
Silences brouillons
Légers poumons
Ceci n’est pas un disque
Vinyle des vahinés
Sources du Nil
Tintin au Congo
Crache-sang
Le chant des autres
La chambre chaude
Sur le zinc et sous les yeux
Palmipède
Arguties en défense à quelques critiques aux oreilles sales
Sur les chemins de Compostelle-des-tickets
Amphigouris
Sourires sourds
Chiens chauffés à blanc
Coïts ininterrompus
Hyères encore
Grenadiers voltigeurs
Amers orgasmes
Antirouille
Pépins de courges
Tombe du poète inconnu
Arbres voleurs
Péruvien père où?
Soleil inverse
Chemise à fleur
d’Oklahoma-City à Perpignan
Pelouses autorisées
Peintre au charbon blanc
Ongles fiers
Léonore Boulanger
Grande Ourse en Peluche (G.O.P.)
Grimoire moderne
Baignoire-sabot
Poule d’eau
Exercices d’équilibres
Tracés
Courbes à tuer
Cabris de l’an 2000
Florent Pagny
Cinglant single
Larguant amarres et rimes, l’esquif bientôt ne fut plus qu’un point à la ligne d’un horizon intérieur
Chaises musicales
Chambre à coucher
Pièce blanche
Epluchures
Haut de forme
Bottes de paille
Petits poids
Règne de l’Araignée
Souverains poncifs
Des pensées sans compter
Passables amours
Mille-ans-qu’on-dira
Pétroleuses illustres
Grain de Botta
Haute voltige
Haute Volta
Monsieur cent mille Volts
Colts et valves
Lionel Messi
Messages codés
Prés Catalan