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« Jo estava que m’abrasava » par Philippe Crab (1 June 2016)

JO ESTAVA QUE M’ABRASAVA, de Marion Cousin et Gaspar Claus
par Philippe Crab

« N’allons pas croire que le sacré réside d’abord dans la cérémonie précautionneuse, le minutieux rituel reproduit semaine après semaine. Dans les hauts lieux du culte passent surtout les courants d’airs. Les liturgies s’éternisent, au mauvais sens du terme : anesthésiants puissants, elles éteignent en nous ce mystérieux sentiment qui nous avait happé dès le plus jeune âge, quand nous suivions étonnés la trajectoire d’un insecte ou celle d’un astre.

C’est au cœur de nos journées que nous faisons l’expérience, à vrai « dire » silencieuse, sans mots ni sons, de ce que l’on ne peut nommer, et qu’on ne peut s’empêcher d’essayer de nommer : éternité, cosmos, destin, mystère, hasard, les mots malheureux s’accumulent depuis des siècles, mais les recherches n’avancent pas. Il y a fort à parier que nous mourrons aussi idiots qu’au premier jour.

Aussi idiots, ou plus idiots peut-être ? N’étions-nous pas plus clairvoyants tantôt ? Moins impuissants face aux mystères ? Ne devrions-nous pas replonger régulièrement dans l’enfance, dans le passé, à rebrousse-temps, pour raviver en nous ce sentiment précieux, d’une simplicité désarmante, d’une grandeur illimitée ? Mais il nous faudrait des instruments rares, des mécaniques autrement fines que celles des moulins à prières, pour plonger dans un tel bain de jouvence, pour faire de nous des jouvenceaux, d’idylliques bambins ridyllant.

Les chansons de « Jo estava que m’abrasava » (J’étais à m’embraser) font assurément partie de ces instruments précieux. Chanter, c’est tenter l’impossible, et, de temps à autre, le réussir, ou c’est tout comme : langage et musique y parviennent enfin à œuvrer de concert, pour dire ce que l’on ne peut dire, et qu’on a évoqué plus haut.

On découvrira dans ce disque les chants d’une autre époque, retrouvés et choisis par Marion Cousin, des chants « traditionnels » de Minorque ou de Majorque, souvent fredonnés mais rarement enregistrés, des chansons d’allure simple, tendres et graves, comme mêlées à un paysage et à une vie : des célébrations élémentaires, quelques mots et notes sur l’aube qui vient, sur la montagne minuscule qu’on aperçoit au loin, sur l’arbre qui refleurit encore, des histoires d’amour éternelles, avec leurs rois déraisonnables, leurs mères cruelles, leurs doux amants.

Marion Cousin et Gaspar Claus nous emmènent à la rencontre d’une « tradition » qui n’en était pas une, ravivent l’émoi premier, le contact initial, chanté, avec le monde. La voix de Marion se prête aux résurrections ; grave et chaude, tour à tour tendre et âpre, douce puis suppliante, souverainement fragile, elle fait résonner et retend le fil du temps sans avoir besoin d’exhiber une éreintante technicité, ou le moindre maniérisme. Le violoncelle joué par Gaspar, par des bourdons de quinte, de lents arpèges, quelques pizzicati passés dans une saturation, suscite le paysage rocailleux, et les saisons qui le travaillent de l’intérieur, restitue la terre, le ciel et le temps devant, dedans lesquels les hommes travaillent, rient et pleurent, vivent et meurent, chantent.

C’est un disque débarrassé de toute virtuosité inutile, de toute production superflue qui, à force d’artifices, détruiraient l’art. De cette double sobriété naît une ivresse irrésistible. Marion Cousin et Gaspar Claus nouent un fascinant dialogue musical, à l’image de celui que l’homme entreprend toujours avec ce qui l’entoure et le déborde. L’auditeur oubliera vite la provenance de ces romances et chants de travail, ne se préoccupera guère de les dater précisément. Il entendra un chant poignant, surprendra le sacré naissant du quotidien sans qu’on y pense, sans qu’on cherche à la convier, comme un premier jour, comme une première fois. »

Philippe Crab




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