Blog



Par la bouche de Butor… (16 juin 2011)

lettre à Camille Couteau en expédition au Pérou depuis bientôt demain quatre semaines

Mon prince Camille,

 

dans cette nuit entre deux maisons, parmi l’écume qui se répand sous la lessive claquante: bretelles, maillots, soutiens-gorge, bas, combinaisons, dentelles, broderies, jupons, reprises, corsages, serviettes, accrocs, effilochures, torchons, draps, mouchoirs, châles, un jeune mille-pattes part à la recherche de sa famille, un lézard rejoint son trou, un rat sort son museau, une couleuvre se déroule, une araignée tisse sa toile, un chat tente de dissimuler son sourire par un interminable nettoyage de moustaches, un moustique se gargarise, plusieurs chenilles se sont lancées dans une grande conversation d’odeurs en tissant leurs cocons.

Fermées l’épicerie, la banque, la pâtisserie, l’école secondaire, la quincaillerie, la station essence.

Quelques lumières d’un restaurant de l’autre côté des grillages, quelques phares d’automobiles et leurs menus reflets dans les gouttes qui retombent des jets d’eau pour arroser les maigres pelouses de ce quartier.

 

Bien imprudent l’usurpateur qui vient d’ouvrir à ton regard transatlantique la porte de cette chambre forte, car il me suffit de détailler les trésors que tu m’exposes, joyaux de ta couronne, pour t’établir comme seul héritier légitime. Que saurait-il en faire, vraiment? Il ignore que dans cette troisième double page froissée du journal d’avant-hier, ce qui lui semble n’être que le bulletin météorologique décrit avec une grande précision, pourvu qu’on ne lise qu’une lettre sur trois, le chemin qui mène d’ici jusqu’à l’entrée si soigneusement tenue secrète de ces cavernes éclairées par une lampe curieusement semblable à celle que vit en songe  Poliphile, où se sont réfugiés, depuis bien des siècles, les habitants de Chaco canyon, fumant les pipes d’immortalité.

Quant à la vis, au peigne, au crin de cheval, aux rognures d’ongles, à la plume de loriot, à l’allumette éteinte, au noyau de pêche, à la carcasse de dinde, et aux cinq centimètres de ruban de rayonne mauve, qu’il s’essaie donc, s’il le désire, à en découvrir les vertus…

Ton interprète.



  1. François Morel dit :

    C’est très beau, merci pour lui!


Laissez un commentaire


* mentions obligatoires (NB: l'adresse e-mail n'est pas publiée)