Journal



Léonore Boulanger, interview japonaise (1 June 2019)

Bonjour ! Nous sommes très heureux d’avoir l’occasion de présenter aux auditeurs japonais votre nouvel album, « Practice Chanter ». En effet, au Japon, on n’a pas beaucoup d’informations sur vous. Permettez-nous donc de vous demander des questions sur votre 4e album, vos albums précédents, votre parcours musical, votre projet futur, les artistes qui vous ont inspirée ou votre partenaire, Jean-Daniel Botta, etc…

1. Pourquoi « Practice Chanter » qui est un instrument musical et en même temps qui nous rappelle un exercice de voix pour chanter en français ? Ça se prononce comment ? Quel est le message de cet album ?

D’un voyage en Inde mon père m’a rapporté une longue flûte noire et j’ai d’abord pensé qu’on pouvait charmer les serpents avec. Et puis j’ai découvert qu’il s’agissait d’un ‘practice chanter’ qui est l’instrument d’étude pour la cornemuse. En fait je trouve que la cornemuse, cet instrument des Highlands constitué d’une poche et de tuyaux permettant de jouer en continu, ressemble au serpent qui digère l’éléphant, tel qu’il a été dessiné dans ‘Le petit prince’ de Saint Exupéry. On peut même dire que la cornemuse est un serpent boa qui digère l’éléphant du souffle, car avec son réservoir d’air elle est un maître du souffle continu, c’est une chanteuse invincible, une grande diva !

Ça m’a amusé de penser qu’avec ce titre qui sonne comme une invitation ’practice chanter’ , ce nouvel album pourrait constituer une sorte de manuel de chant, une méthode pour explorer sa voix.

J’aime chanter tout le temps, dans tous les registres, et dans toutes les langues, même si hélas je ne parle pas vraiment les langues étrangères, je ne peux pas m’empêcher d’essayer de nouvelles sonorités.

Le chant est comme un échauffement perpétuel et tout le monde devrait chanter. C’est horrible de penser qu’on aurait pas le droit de chanter parce que quelqu’un vous a dit quand vous étiez enfant que vous chantez faux.

Aussi on peut prononcer ‘Practice chanter’ comme on veut. Moi je dis ‘chanter’ comme le verbe en français, mais on peut le prononcer à l’anglo-saxonne bien sûr. D’ailleurs en anglais le verbe ‘to chant’ est très évocateur, il s’agit de ‘psalmodier’ comme pour la prière ou de ‘scander’ comme les slogans dans les manifestations. C’est un très beau verbe qui dit la répétition, et d’une certaine façon aussi la persévérance.

Pour toutes ces raisons il me semble que ‘Practice chanter’ est proche de la transe, et que celle-ci a différentes façons d’arriver jusqu’à nous.

Alors un message je ne sais pas, en tous cas il y a dans ce disque une célébration de la diversité dans le chant, le chant qui court un peu partout sur la planète et aux alentours.

2. Quelle est la différence entre cet album et les albums précédents ?

Ce nouvel album a été enregistré dans une nouvelle maison en Bourgogne après avoir déménagé de Paris. Alors pendant deux ans avec Jean-Daniel Botta nous avons enregistré au quotidien comme on écrit un journal.

Il y a des moments d’improvisations, de petites transes de salon, enregistrés sur le vif, parfois au téléphone portable.

Quand on a commencé à faire des disques avec Jean-Daniel il y a dix ans maintenant, nous sommes d’abord allés dans de luxueux studios à Meudon (près de Paris) et à Hambourg (en Allemagne). C’était des expériences très fortes, mais très limitées dans le temps. Avant on répétait beaucoup avec le groupe et puis on partait 4 jours en studio pour un marathon.

Ce nouvel album et le précédent (Feigen Feigen) ont été enregistré sur plusieurs mois à la campagne, avec des copains qui passent faire des sessions de temps en temps, et ça change beaucoup l’écriture, car il faut reconstituer les chansons comme un puzzle, au fur et à mesure que les pièces nous sont livrées.

La recherche est constante c’est un laboratoire permanent près des oiseaux du jardin.

Alors ce nouvel album est sans doute un peu plus sauvage que les précédents, parce qu’on a la solitude et le paysage devant nous qui invitent à projeter le chant et pousser le volume de la guitare.

Il y a aussi des nouveaux sons, peut-être plus ‘électroniques’ dans la guitare de Jean-Daniel, des voix synthétiques parfois en plus de ma voix et de celle de Jean-Daniel, il y a l’harmonium, et puis je joue souvent un petit synthétiseur, un casio pour les enfants qui est très rigolo.

3. Dans cet album, vous êtes toujours accompagnée de votre partenaire, Jean-Daniel Botta. Pour vous, il est un peu comme Areski Belkacem pour Brigitte Fontaine ? Il joue quel rôle pour votre activité artistique ?

Comme vous l’avez compris Jean-Daniel Botta c’est l’autre tête dans la mosaïque de Léonore Boulanger. C’est vrai, derrière mon nom il y a son nom, il y a nous deux, et aussi quand nous partons jouer sur les routes en Europe nous formons un vrai groupe avec le percussionniste Laurent Sériès.

Jean-Daniel Botta a sorti deux disques sous son nom sur notre label Le Saule, et il m’a invité à chanter là aussi.

J’ai souvent pensé qu’il faudrait trouver un autre nom mais Jean-Daniel Botta m’a toujours encouragé à être Léonore Boulanger, si on peut dire.

Au commencement d’un nouvel album il y a des textes que j’écris, et nous savons que c’est un rendez-vous pour tous les deux, que Jean-Daniel a une mission d’y répondre par la musique. Mon approche de la composition musicale est beaucoup moins préméditée. Au final c’est une vraie fusion de tous ces instants de vie partagée. On peut dire que la musique et la vie sont nos principales activités.

Brigitte Fontaine et Areski Belkacem font partie je crois de notre mythologie, ils ont amené la chanson française sur des territoires qui n’étaient pas visités par les chanteurs des années 60, 70 et même plus tard, quand on avait l’impression que le seul héritage possible en France était celui de Brassens, Brel, Ferré ou Barbara, puis Gainsbourg et de l’autre côté celui de la musique anglo-saxonne. En fait dans les années 80 il y a eu Eli et Jacno et les Rita Mitsouko, et d’autres bien sûr plus souterrains, comme Aksak Maboul, mais globalement on a le sentiment que l’émancipation de la chanson arrive tard! Des musiciens brillants comme Dick Annegarn du côté de la folk, et les Areski-Fontaine ne s’embarrassent pas des codes et des formats, ils respirent comme ils veulent, et ils ont vraiment ouvert des chemins qui empruntaient à la chanson médiévale comme au free jazz, à la musique du moyen-orient et même à la musique électronique.

C’est des ultra-créatifs, avec une grande indépendance qui est le résultat d’une grande générosité, c’est à dire qu’il ont toujours pris des risques ce qui est bien le minimum quand on aime la vie et la musique. En plus Brigitte est drôle.

4. Vous avez sorti presque tous vos albums sur le label Le Saule. Ce label accueillit quels autres artistes ? Vous préférez quels artistes parmi eux ? En effet, il ressemble un peu au label ambitieux Saravah ?

Oui en fait l’aventure commence vraiment en 2008 quand le chanteur Aurélien Merle décide de réunir Philippe Crab et Jean-Daniel Botta, puis moi, Antoine Loyer et ensuite June et Jim alias Marion Cousin et Borja Flames.

C’est cette petite équipe qui fait Le Saule et la grande émulation des années qui ont suivies. Nous avons participé aux enregistrements des uns et des autres, et chaque nouvel album a toujours été un puissant stimulus pour chacun, c’était comme faire la bataille du feu, ensemble.

On continue de grandir comme ça, jamais trop loin les uns des autres même si on n’habite plus tous à Paris.

Ces dernières années le cercle s’est agrandi avec la collection vinyle des enregistrements sur le terrain du cinéaste Vincent Moon.

Et puis il y a eu les disques de Benjamin Petit Delor, qui est un musicien quasi biblique avec sa collection géante d’instruments du monde entier et c’est aussi un punk adorable, il faut le voir sur scène.

J’ai une grande tendresse aussi à me rappeler comment j’ai découvert Loup Uberto et son groupe « Bégayer » un jour que je cherchais des concerts sur la route de Grenoble. Cette rencontre a été la réponse à tous les doutes qui peuvent nous traverser dans les moments pénibles où on ne sait pas si la musique qu’on fait est entendu quelque part. Parce que ce jeune musicien près des montagnes écoutait les disques du Saule depuis ses 17 ans, et là j’ai pris une claque comme on dit : encore un nouveau langage avec des angles fous, comme chez nous au Saule le défi de chanter en français mais en gardant l’accès au dépaysement, au détournement, à d’autres langues ; ici chez « Bégayer » on peut entendre des influences de la musique du Sahel, la musique asiatique ou noise ou contemporaine et tellement de choses qui bouleversent mais jamais ne recouvrent le génie propre. Ces trois musiciens fabriquent eux-même leurs guitares dans des boites à gâteaux, et avec des textes en français, en italien ou en arabe ils inventent un folklore bien à eux.

Il est possible que le label Le Saule avec son caractère intrépide rappelle le label Saravah, d’ailleurs Aurélien Merle sur son disque « Remerle » a fait une très belle reprise de la chanson de Pierre Barouh et Areski Belkacem, « 80 AB ».

5. Comment vous qualifieriez votre musique ?

Pour reprendre l’expression de Jean-Daniel Botta « on essaye simplement de partager la forme de notre imagination ».

6. Il semble que vous considérez la voix humaine comme un instrument de musique. En effet, votre travail nous rappelle celui de Meredith Monk. (J’ai assisté à un concert de Meredith Monk au festival de Toga en 1982.) Vous pouvez nous parler un peu plus de la voix humaine pour vous ?

En effet la voix est un instrument piloté de l’intérieur. Une musicienne comme Meredith Monk est en pleine possession de ses gammes et de ses timbres, elle peut appuyer sur les touches noires et les touches blanches de sa gorge dans un dialogue infini avec son piano. Il y a d’ailleurs un aspect inquiétant dans sa musique qui peut glisser dans les tons les demi-tons, les quarts de ton, c’est un vertige que j’aime beaucoup, la voix peut s’accorder à n’importe quel instrument et c’est ce qui en fait la reine de tous les instruments finalement. Même si on a vu que la diva du souffle, la grande cornemuse était son dieu! On va l’appeler « la dame Practice » parce que la voix avec son tempérament bien à elle, peut imiter beaucoup d’instruments, mais quel instrument imite mieux la voix que la voix elle-même?

Mais c’est vrai, dans nos chansons nous aimons que le chant ne soit pas toujours au premier plan. La voix est parfois « dans le mix » comme on dit, elle est un instrument comme les autres au service de l’orchestre. (alors que souvent dans la chanson française la voix et le texte sont plus forts que tout le monde !). C’est une chose à laquelle on pense dès l’écriture des textes, de faire attention à ce que les mots ne soient pas trop saillants, pas trop insolites, pour qu’ils puissent exister à égalité de la musique, car le langage porte déjà la musique en lui et ça nous semble plus intéressant de trouver une égalité, trouver une démocratie dans la chanson entre le poème porté par la voix et la musique des autres instruments. Ainsi nous pouvons jouer plus aisément avec le visible et le caché. La musique, le théâtre, la peinture, l’architecture, la littérature, l’écriture en général ce sont des apparitions et des disparitions, c’est le relief qui nous intéresse dans la chanson, c’est le relief et ses dynamiques qui font vibrer les cordes de l’émotion. La voix réagit au geste, aux humeurs, c’est à dire aux mouvements de la musique avec son sang et sa petite batterie interne.

7. Qu’est-ce qui vous a poussée au départ à faire de la musique ? Quelle expérience vous a particulièrement marquée pour vous lancer dans votre parcours artistique ?

J’ai abordé la scène au début de ma vie par le théâtre, je suis tombée dedans quand j’étais petite, et puis finalement après des études dans les conservatoires d’art dramatique à Paris je n’ai pas trouvé ma famille au théâtre, et j’ai commencé à prendre des cours de jazz vocal, c’est là que j’ai rencontré Jean-Daniel Botta qui accompagnait les élèves de chant à la contrebasse pour le spectacle de fin d’année !

Quand j’étais enfant on m’a dit un jour à l’école « Alors toi tu chantes tout le temps tu es tout le temps heureuse? » moi j’étais vraiment surprise car je ne savais pas que je chantais tout le temps et j’ai répondu « eh bien je chante aussi quand je suis triste » c’est vrai le chant accompagne tous les états et ça m’a surprise vraiment d’apprendre que je chantais.

8. Qui sont les artistes que vous avez écoutés en boucle quand vous étiez ado ?

Voici quelques disques qui m’ont marqué fortement dans mon adolescence :

la musique de Miles Davis pour le film de Louis Malle « Ascenseur pour l’échafaud », les chansons de Jeanne Moreau, les musiques des films de Fellini par Nino Rota, La musique du film de Brian de Palma « Phantom of the Paradise » La musique du film de Godard « À bout de souffle » par Martial Solal, Les musiques de film de la Nouvelle Vague par Antoine Duhamel, la musique du film « Anna » de Serge Gainsbourg, « Fantaisie militaire » de Alain Bashung, Philippe Glass, Les « Folk songs » de Cathy Berberian arrangées par Luciano Berio, Les disques de musique baroque de l’ensemble Hesperion XXI Jordi Savall, les lieders de Schubert, les sonates pour piano de Beethoven, Les Variations Goldberg de Bach par Glenn Gould, Tijuana Moods de Charles Mingus, le disque « Duke Ellington & John Coltrane », Thelonious Monk, Chet Baker, « Freak out ! » de Frank Zappa, Pink Floyd, le Velvet underground, the Beatles, « In the court of the Crimson King » King Crimson, «  London calling » the Clash, David Bowie, « Lust for Life » et « The idiot » de Iggy Pop, « Teenager of the year » Frank Black, « Washing Machine » Sonic Youth, Rose Murphy, Abbey Lincoln, Nina Simone, Tuxedomoon, Kraftwerk, Björk, Blonde Redhead, CocoRosie, …

9. L’image sur la pochette d’album nous rappelle Picasso ou le cubisme. Qui sont les artistes qui vous ont particulièrement inspirés ?

Le dessin de la pochette du disque est de l’artiste Claire Morel. Nous avons découvert son travail sur internet, elle expose et illustre des livres de contes ou de poésie. Elle a acceptée que j’utilise son dessin de la « femme boite » et je lui suis très reconnaissante car on pourrait croire que ce portrait a été réalisé pour la pochette, alors qu’il existait avant le disque ! Je le vois comme une représentation intérieure de « la mathématique du chant », avec la mosaïque du chant sur le visage avec toutes les couleurs de la voix.

Le cubisme est une période importante dans l’art, parce que Picasso, Braque, et les autres ont révélé le passage des arts primitifs à l’art moderne, en allant voir au-delà de la culture occidentale. C’est comme quand on trace un cercle pour représenter l’évolution de l’art à travers les époques, la période contemporaine retombe au même endroit que la période des arts premiers, et on s’aperçoit que l’art savant ne l’est pas plus que l’art des origines.

En faisant voir la diversité des époques et la diversité des angles du monde, avec les jeux d’optique et de mécanique le cubisme ouvre la voie à l’abstraction, à dada, et à la représentation de la musique en peinture chez Paul Klee ou Wassily Kandinsky.

Kandinsky m’avait beaucoup inspiré pour l’album « Square Ouh la la » qui est sorti en 2013 avec le label Clouds Hill de Hambourg. J’ai lu un recueil de poèmes écrits en allemand que le peintre russe avait écrit un siècle plus tôt et ça a changé complètement ma manière d’écrire. J’ai quitté l’écriture « impressionniste » des débuts pour une écriture plutôt « objectiviste » en quelque sorte, il s’agissait de voir simplement ce qui passe devant les yeux, un paysage, un geste, ou la scène d’une poussette qui roule vers l’arrière et un homme qui répète « ouh la la ». C’était une révélation, une nouvelle acuité au monde, un monde où la vision déclenche des sonorités inattendues, et la sensation d’être en même temps à l’intérieur et à l’extérieur du tableau et de devoir travailler entre les deux, ainsi du concret vers l’abstraction.

Ce nouvel exercice d’écriture s’est traduit par des jeux de répétition, de bégaiement, et j’ai retrouvé ça dans les poèmes de Gertrude Stein et c’était une vraie rencontre. Elle est assez présente je pense sur « Practice chanter », d’ailleurs sur la chanson « Tout ce siècle qui reste »

je chante quelques mots de son livre « The world is round » qui est une sorte de conte initiatique pour les enfants.

10. Qu’est-ce que vous écoutez en boucle en ce moment ?

« Horn Horse » alias Matt Norman un jeune musicien de l’underground new yorkais, je crois qu’il forme un couple avec la chanteuse Lili Konigsberg avec qui il joue et à eux deux ils détournent le jazz et la chanson mainstream avec une sorte de grâce irrévérencieuse, ils sont à la fois punk et candides, on est très touchés par leur musique et leur indépendance.

11. Que voulez-vous qu’on retienne de cet album, une fois qu’on l’a écouté ?

J’espère que les auditeurs auront envie de le réécouter surtout! Et j’espère que ce sera une expérience intense et amusante. Parce qu’il se passe beaucoup de choses dans chaque chanson, et parfois c’est vrai tous ces évènements peuvent faire peur si on s’attend à reconnaitre un refrain… Mais il y a des phrases qu’on peut retenir comme des petits slogans « C’est beau se parler ça rajoute une lueur sur les croissants » « Tous les matins l’eau dans l’eau a bien réappris à jouer » ou «  Bruyant qu’ brillant » (une contraction pour dire que quelque chose est aussi bruyant que brillant ) ou encore répéter joyeusement « Joyeux ménestrier joyeux! » (un ménestrier est comme un ménestrel, un poète qui fait danser les gens au Moyen-âge avec son violon).

Je crois que ces chansons sont proches du réel qui nous dit tout le temps pleins de petites choses en même temps, même dans les plus simples instants, le réel est polyphonique, alors nous aussi ! J’espère qu’après tout les auditeurs se sentiront chez eux dans un nouveau pays.

12. Quel est votre projet futur ?

Mon projet est de continuer à voyager, j’aimerais beaucoup jouer au Japon! Avec Jean-Daniel Botta nous continuons de chercher de nouveaux jeux, en ce moment nous travaillons à mettre en musique un poète autrichien d’art brut Ernst Herbeck qui a passé sa vie à écrire des poèmes à l’asile de Maria Gugging.

Ces poèmes naïfs sont en fait très profonds, par exemple, sur le futur il dit :

« L’avenir est un poteau indicateur

l’avenir devrait mieux le savoir. »

13. Vous avez un message à vos auditeurs japonais ?

Je suis très heureuse que notre musique puisse être entendue au Japon dans une culture tout à fait fascinante pour nous. Grâce aux amis du groupe « Arlt » qui ont joué là-bas j’ai découvert Tori Kudo et son groupe « Maher Shalal Hash Baz » que j’aime beaucoup. Nous aimons aussi Teiji Ito qui a été très inspirant pour l’album « Feigen Feigen ». Aussi en composant « Practice chanter » avec Jean-Daniel Botta nous avons écouté Asa Chang & Junray ce groupe japonais qui fait des expériences avec une machine du futur qui fait parler la voix comme des tablas indiens. Je pense que c’est ce qui nous a donné envie de faire un morceau en japonais, c’est le morceau sur l’album qui s’appelle « Chant Tomodachi ». C’est la traduction fantaisiste d’une autre chanson sur le disque qui s’appelle « Premier Orchestre » . C’est une chanson qui parle des amis « qui sont vos amis ? qui sont-ils ? sont-ils tels que vous les avez appris ? sont-ils tels que moi tels que vous ? » .

Nous avons repassé ce texte en français dans la voix de Google traduction et j’ai rechanté par dessus, mais je sais bien que c’est une traduction complètement aléatoire, c’est une traduction faite par un ordinateur, en plus mon texte en français possède une syntaxe très particulière, nous avons pris beaucoup de liberté à cet endroit et j’espère que ça ne sonnera pas trop mal aux oreilles du public japonais, car ce n’est pas du japonais bien sûr mais une imitation du japonais, et ça me semble intéressant de composer spontanément avec les moyens qu’on a à notre disposition dans l’époque d’internet.

Alors cette chanson c’est l’expression de la musique que nous avons entendue à partir de la voix japonaise, et c’est un travail que nous essayons de faire souvent de relever l’harmonie induite dans le langage.

Aussi j’ai envie de parler un tout petit peu de cinéma car parmi les films que nous aimons il y a ceux du grand Ozu, et nous sommes très émus à chaque fois que nous entendons l’expression «  Sodesuka » .

Un film magnifique aussi c’est « the Taste of Tea » (茶の味, Cha no Aji) avec la chanson du grand-père qui regarde sa petite fille et lui demande « Mais pourquoi es-tu un triangle? »

Un film qui nous a bouleversé c’est l’île nue 裸の島 (Hadaka no shima) de Kaneto Shindō, c’est très triste et très beau avec ce rituel difficile de l’eau qu’on doit porter en haut d’une colline chaque jour pour cultiver son île… On retrouve dans « Practice chanter » le thème de l’eau, de la montagne et le mythe de Sisyphe. (dans la chanson « Rouler sa tête La montagne »)

Sisyphe est peut-être un fou mais c’est aussi un sage, car nous n’avons que le choix de recommencer chaque jour ce que nous avons pensé terminer la veille, et c’est heureux.

Un des plus beaux films que j’ai vu c’est Kwaïdan de Masaki Kobayashi avec les histoires de fantômes issues du folklore traditionnel japonais.

Et puis il y a ce film très drôle, film d’horreur des années 70 Hausu de Nobuhiko Obayashi où le piano mange les jeunes filles.

Enfin on est impressionné par les films totalement « blended genre » complètement hybrides que sont les films de Sion Sono.

C’est génial quand une œuvre vous surprend et que vous vous retrouvez quelque part où vous ne pensiez pas arriver !

Alors j’espère vraiment que « Practice chanter » et les auditeurs japonais vont aimer se rencontrer.




« Practice Chanter » dans Magic (1 May 2019)




Découverte : Borja Flames dans Jazz News (1 December 2018)




Loup Uberto sur France Culture ‘Par les temps qui courent’ (28 November 2018)

Loup Uberto, Lucas Ravinale et Alexis Vinéïs composent le trio Bégayer. Après plusieurs tournées françaises, ils font paraître un premier album intitulé « Terrain à Mire. Une Maison Rétive. Contrainte par le Toit » qui paraît en co-production avec Bongo Joe Records et le label Le Saule. Dans cet album ils chantent en arabe, en italien et en français, et cherchent à parcourir des signes musicaux anciens et confus, qu’aucun testament n’a cédé en héritage.

> réécouter l’émission sur le site de France Culture

« Le bégaiement est un mode de parole assez adéquat, au moins pour parler de tout ce qui se presse derrière la langue jusqu’à exploser ou simplement avaler, c’est comme une sorte d’implosion permanente. »